Morita et Takemoto, tous deux étudiants fauchés d’une université des Beaux-Arts, louent chacun une petite chambre dans une maison sans salle de bains mais où ils coulent des jours heureux. Un jour, la jeune Hagumi Hanamoto fait son entrée dans la même école d’art et va bouleverser leur quotidien…
Manga parmi les plus emblématiques des années 2000, mais au succès cependant moins retentissant en France, Honey and Clover est la première série de Umino Chica à traverser les mers et les contrées pour arriver jusque chez nous, aux éditions Kana, en 2007, soit plus d’un après la fin officielle de la série au Japon. Entre poésie lyrique et visuelle, la délicate prose de sa créatrice trouve toujours un écho particulier bien des années après, avec son sens aiguisé à retranscrire les émotions humaines et la nostalgie du temps qui passe, de cette jeunesse que l’on croit éternelle et qui finit par s’éteindre tout doucement comme une bougie à l’aube. L’œuvre phare intemporelle et délicieusement savoureuse de son autrice mérite de retrouver, au moins un peu, de son succès d’antan.

L’ART COMME DENOMINATEUR COMMUN
Cette première incursion dans l’univers de Umino Chica nous plonge au sein d’un groupe d’amis étudiants en école d’art, à Tokyo. Mayama, Takemoto et Morita, trois amis vivant dans le même immeuble désuet aux chambres étudiantes décrépites, voient leurs vies bouleversées par l’arrivée d’une nouvelle élève prodigieuse : Hagumi Hanamoto, une jeune fille aux traits enfantins mais au talent artistique indéniable. Face à cette petite tête blonde au don exceptionnel, Takemoto et Morita se retrouvent confrontés à des sentiments nouveaux et mystérieux, qu’on appelle communément…l’amour.
Mais bien au delà de ces histoires de sentiments amoureux naissants auxquels se heurts ces personnages, déjà assaillis par le doute et l’incertitude de l’avenir, Umino Chica dresse un portrait juste et terriblement tendre de la jeunesse, confrontée aux difficultés qu’on éprouve tous au début de l’âge adulte et de l’entrée dans la vie active, où le poids du travail, de l’argent et des responsabilités occupent nos pensées. Et puis, tous ces doutes qui nous accaparent, nous interrogent et nous perdent dans le labyrinthe émotionnel de nos vies, tour à tour fragiles et en perpétuel changement.
Sans forcément verser dans le sentimentalisme, le manga parvient à nous faire rire, nous faire pleurer, nous questionner encore et encore, avec cette sensation que l’art utilisé par nos héros pour exister, comme cette œuvre que nous tenons entre nos mains, reste et restera toujours le meilleur moyens de transfigurer nos maux universels, les mots justes pour signifier toutes sortes de visions et de situations différentes mais auxquels nous sommes invariablement confrontés à un moment donné de nos existences.


HONEY AND CLOVER © by UMINO CHICA
ET SI L’AMITIE ETAIT FINALEMENT LE SEUL AMOUR VERITABLE ET UNIVERSEL ?
Si les deux premiers tomes peuvent sembler insurmontables ou difficiles à la première lecture (découpages particuliers, surabondances de dialogues et d’anecdotes humoristiques, dessins imprécis ou décaler), faisant office d’une longue introduction où les nombreuses histoires se dévoilent, c’est à la lecture du troisième tome que l’univers de Honey and Clover prend toute sa dimension. Il est question ici d’amour pour la plupart des intrigues, mais ces histoires d’amours sont toutes exploitées de manière sensible et sous toutes les formes possibles et inimaginable ; amour impossible, amour contrarié, amour à sens unique ou encore paternaliste.
Mais au-delà du mot et du sentiment cosmique qu’il inspire dans la poitrine, la vision de l’autrice ne s’arrête pas simplement là. La relation unique que se voue chacun des personnages au fil du récit et du temps passé ensemble démontre une autre forme d’amour véritable, concrète et qui ne faiblit pas : l’amitié. Malgré les problèmes du quotidien, les galères et les errances de chacun de ces personnages, c’est bel et bien la force de leur amitié commune qui se crée et se développe qui devient l’amour le plus concret et le plus adulte de la série.
UMINO CHICA OU LA POETESSE CONTEMPORAINE DU MANGA
La force du récit se construit sur ses personnages et leurs personnalités atypiques, du lien indéfectible qui se crée entre eux et des questions universelles et intemporelles que nous, lecteurs, nous pouvons être amenés à nous poser à un moment ou un autre. L’avenir, ce mot à la fois effrayant et plein d’espoirs, est, autant la réponse que la question, ce que nous redoutons le plus.
À cette question existentielle, l’auteure ne cherche pas à nous rassurer mais à nous questionner davantage sur l’importance qu’elle représente face à cette étape cruciale de la vie d’adulte. Ou, du moins, à dédramatiser cet aspect de la vie, qui peut parfois être difficile, incompréhensible et vide de sens. La quête personnelle et émouvante qu’entreprend Takemoto au cours des derniers tomes en est le parfait exemple : pour se trouver soi-même, il est parfois nécessaire de se perdre délibérément.
Tout au long des dix tomes qui composent cet univers foisonnant, ils deviennent, une fois assemblés, des recueils poétiques et singuliers sur la jeunesse et les nombreux chemins parcourus qui en découlent. Et puis finalement, au bout du compte, peu importe les choix que nous ferons, nous serons toujours amenés un jour à réfléchir face à ces décisions, entreprenant des « Et si… » et des « J’aurai peut-être fait les choses différemment… ». Parce que nous sommes humains avant tout, des êtres imparfaits qui se contredisent sans cesse.
La question du choix amoureux est, bien sûr, une partie intégrante de l’oeuvre de Umino, bien que ce ne soit pas le seul élément abordé. Mais on peut y voir aussi d’autres aspects plus adultes, plus aériens et lyriques encore, dont le degré de lecture s’adapte à n’importe quel âge ou situation dans laquelle le lecteur se (re)trouve. À l’image de Natsuki Takaya avec Fruits Basket, ou encore Nana de Ai Yazawa, Honey and Clover peut traverser chaque génération sans craindre d’être considéré un jour comme une œuvre foncièrement vieillissante, car il sera toujours actuel et pertinent dans ses propos.

UN DESSIN ET UN RÉCIT QUI SE BONIFIENT AVEC LE TEMPS
Aux premiers abords, l’aspect visuel n’est pas ce qui fait le plus rêver ou apprécier l’univers de Umino Chica. Il faut attendre quelques tomes qui, à l’image de ses personnages, évoluent considérablement pour atteindre un lyrisme visuel parlant, arrivant à maturité et à terme dans le tout dernier tome de la série. L’ambiance générale oscille entre la mélancolie, la nostalgie et ce sentiment doux-amer de voir les années nous échapper, qu’on finit invariablement par regretter puisqu’elles finissent par disparaître complètement, hors de notre capacité à maîtriser cette roue invariable du temps.
La puissance du dessin de l’autrice se joue surtout dans les expressions très distinctes et parlantes de ces nombreux personnages. À la manière d’une pièce de théâtre, ce ne sont pas les décors qui comptent le plus mais le jeu des regards, les expressions des visages qui, ici, sont les plus réussis.
L’humour, très présent, permet d’alléger l’histoire qui peut au regard de certains devenir trop sérieuse ou philosophique pour le genre qu’on lui a attitré. Cet humour, très bien dosé, s’allie parfaitement au reste du récit qui prend une tournure différente, plus adulte, progressant à mesure des tomes et de sa narration.
Les destins des personnages trouvent une fin satisfaisante et collective, malgré une pointe de déception pour certains, qui auraient peut-être mérité un peu plus d’explications ou de profondeur. Mais la fin est si poétique, douloureusement belle, qu’on l’excuse d’en dire trop, ou pas assez, pour la simple et bonne raison que toutes les belles choses ont une fin, et que le meilleur moyen d’avoir nos propres réponses à nos interrogations reste purement et simplement de les imaginer.

À mi-frontière du Shôjo et du Josei, Honey and Clover trouve une résonance particulière dans le paysage de la bande dessinée japonaise aujourd’hui encore. Entre autres, ses sujets universels comme l’amour, l’amitié et l’avenir incertain de la vie d’adulte font de cette œuvre classique, délicate et sincère, un intemporel à (re)découvrir absolument, à lire ou relire à n’importe quel âge et dans n’importe quel contexte.

HONEY AND CLOVER © by UMINO CHICA
TITRE ORIGINAL : ハチミツとクローバー / Hachimitsu to kurōbā
GENRE : Drame, comédien romance et tranche de vie
TYPE : Shōjo
PAYS : Japon
AUTEUR : Umino Chica
ILLUSTRATEUR : Umino Chica
ÉDITEUR ORIGINAL : Shueisha
ÉDITEUR FRANÇAIS : Kana
HONEY AND CLOVER © by UMINO CHICA






