Depuis son arrivée sur Terre, aucun barreau, aucune entrave, aucune prison, ne put retenir prisonnier Mr Miracle, symbole d’une liberté retrouvée. Mais que se passe-t-il lorsque l’artiste de l’évasion ultime se trouve aux prises avec une nouvelle forme de captivité : la dépression ? Passé le traumatisme d’une tentative de suicide ratée, Scott va chercher à se redéfinir à travers ses rapports et son historique de super-héros au statut divin. Une seule certitude balisera sa quête d’identité, comme le rappel d’une liberté finalement toute relative : Darkseid est.
Et si aujourd’hui, nous abordions l’un des comics qui a marqué le paysage de la BD américaine ces dernières années ? Mister Miracle est une maxi-série de douze épisodes scénarisée par Tom King et illustrée par Mitch Gerads. Récompensée lors des Eisner Awards, elle est encore considérée comme la meilleure œuvre de l’auteur. Entre expérience artistique et récit intimiste, plongeons dans cette leçon narrative qui pose la question de la sortie de dépression.

Qui est Mister Miracle ?
Le moins que l’on puisse dire, c’est que Mister Miracle est un personnage faisant partie du patrimoine de DC Comics. Il est créé en 1971 par le génialissime Jack Kirby pour sa saga du Quatrième Monde. Dans cette histoire sont créés les Néo-dieux (New Gods), personnages à tendance mythologique faisant office de super-héros dans cet univers. De son vrai nom Scott Free, Mister Miracle est le fils biologique d’Highfather (Le Haut-Père), dirigeant de New Genesis. Dans le cadre d’un pacte de paix avec Darkseid, souverain d’Apokolips et grand ennemi de Superman, Scott est confié à Darkseid. En échange, Orion, fils du roi adverse, est confié au Highfather.

Scott grandit dans un orphelinat dans lequel les enfants sont brisés et transformés en soldats fanatiques. Pour autant, il réussit l’impensable : s’évader d’Apokolips. Il se réfugie sur Terre et prend le nom de Mister Miracle, maître de l’Evasion. Il se met en couple avec Big Barda. Celle-ci est une des guerrières d’Apokolips mais aussi membre dernièrement du groupe Birds of Prey (rien à voir avec le film…). Ils tentent alors de vivre leur vie en oubliant leurs passés.
La mort : le choix d’une vie
Suite à la mort d’un ami cher, Oberon, le néo-dieu Scott Free tente l’ultime évasion. Mais sa tentative de suicide en s’ouvrant les veines échoue. D’ailleurs le comics s’ouvre sur cette page choquante avec le personnage allongée dans les toilettes. La symbolique est forte. Un personnage au fond du trou dans les premières pages qui va devoir surmonter des épreuves pour se relever. Le soutien de la personne qu’il aime, le développement d’une vie de famille avec le bébé arrivant ou encore la relation avec les autres au sens large sont autant d’éléments abordés par l’auteur pour traiter de cette souffrance.

Effectivement, la souffrance est omniprésente ! Dans les dialogues, dans les regards de Scott, mais aussi dans les cases. Tout est en place pour vous faire éprouver ce que ressent le personnage. L’altération des traits et des couleurs servent à vous paumer dans ce que vous lisez. Est-ce réel ? Est-ce un rêve ? Jusqu’à la dernière case, le doute est permis. Mes deux lectures me font arriver à deux perceptions différentes de l’œuvre et c’est exactement ce que Tom King souhaite. Allons-nous davantage vers une vision plus optimiste ou pessimiste ?
Au-delà de l’histoire, la question de l’implication de l’auteur se pose. Peut-être que Mister Miracle est un reflet d’un moment de vie de l’auteur. Rappelons que King a travaillé pour la CIA et qu’il a pu sans doute nous dépeindre certaines horreurs qu’il a vues dans son merveilleux Sherif of Babylon. La mort est ainsi partout, et la vie semble être l’ultime objectif à rechercher pour Scott, mais sûrement aussi pour son écrivain.
Une famille en guerre
Au-delà de la question de la dépression qui est personnelle, Mister Miracle n’en reste pas moins ambitieux et cosmique. Darkseid est omniprésent tel un virus s’insinuant dans toutes les planches. Qu’il soit présent physiquement ou pas. Le seigneur d’Apokolyps a volé la formule de l’Anti-vie et menace de s’en servir. La nouvelle guerre entre Apokolyps et New-Genesis est l’occasion pour Scott de décharger toute sa rage et son désespoir sur ses adversaires. C’est violent… très violent même. Le conflit sert alors de refuge et de soupape de décompression.

Pour autant, le récit désamorce la gravité de ses situations par des traits d’humour léger qui suffise à ne pas provoquer trop d’inconfort chez le lecteur. Big Barda et Scott n’hésite pas à parler de leur vie de couple et de l’organisation du quotidien avec le bébé. De cette façon, la relation de couple est primordial dans le récit. Tantôt brutal lors de dispute pour faire prendre conscience de la réalité à Scott, la relation est également tendre, affectueuse et incroyablement douce entre les deux. Il est rare d’avoir cette question ainsi que celle de la paternité abordée dans un comics des Big Two.
Un style singulier
Mitch Gerads propose des planches incroyables tout du long en s’imposant un style unique : Le gaufrier. Cette forme divisant les planches en neuf cases symétriques n’est absolument pas celle que je préfère, car elle découpe trop l’action. Pourtant, l’artiste nous livre une prouesse en donnant un sens précis à chaque case. Les personnages sont la plupart du temps face à nous, tels des portraits qui s’adressent directement au lecteur. Cela permet de rendre les dialogues beaucoup plus puissants. Cette division en gaufrier permet aussi de renforcer la sensation d’enfermement de Scott et l’oppression qu’il vit vis-à-vis de sa dépression.

Qu’est-ce qui relève du rêve ? Qu’est-ce qui relève du réel ? Les silences et la reproduction de certaines cases en disent long sur le travail qui a été fait sur cette série. Un incontournable pour tout fan de comics. L’art et la maîtrise du comics indépendant dans un comics main stream. Un récit marquant que beaucoup peuvent placer dans le panthéon de leurs lectures et j’en fais partie. Laissez-vous tenter par cette aventure cosmique au fond intimiste.
TITRE ORIGINAL : Mister Miracle
GENRE : Super-Héros
PAYS : États-Unis
ÉDITEUR ORIGINAL : DC Comics
AUTEUR : Tom King
ILLUSTRATEUR : Mitch Gerads
ÉDITEUR FRANÇAIS : Urban Comics
PRIX : 31€ (format classique) / 7,90€ format Nomad
[Mister Miracle, Tom King et Mitch Gerads © Urban Comics, 2019]








