Octobre 1957. Le lancement du satellite Spoutnik inaugure une nouvelle ère pour l’humanité, basée sur l’exploration spatiale, l’avancée technologique et… Superman. Fraîchement arrivé à Metropolis, ce dernier découvre un monde rempli de promesses mais aussi d’injustices. Accompagné de ses futurs coéquipiers de la Ligue de Justice, Superman va tout faire pour apporter la paix et l’espoir à une époque où les événements politiques et sociaux se mêlent aux grandes menaces cosmiques !
Dans la continuité de la critique précédente sur Up in the Sky, il est temps de nous plonger dans une œuvre particulière sur l’Homme d’Acier : Superman Space Age. Il s’agit d’une série issue du Black Label. Pour rappel, il s’agit d’une ligne éditoriale proposant des aventures qui ne sont pas considérées comme canon (jusqu’à preuve du contraire). Scénarisée par Mark Russel et dessinée par Mike Allred, cette série datant de 2022 et 2023 est d’ores et déjà considérée comme culte par l’auteur de ces lignes. Préparez-vous à une plongée historique et philosophique autour de Superman dans cette critique un peu particulière !
Lorsqu’un certain Pariah (très connu par les fans de DC) annonce à notre héros que la fin du monde est inévitable, toute lutte semble vouée à l’échec. Ce récit pose une question essentielle, presque philosophique : pourquoi vouloir faire le bien lorsque l’échec est certain ?
L’action inutile dans un monde condamné
Dans Space Age, Superman n’est pas seulement confronté à des criminels ou à des dictateurs : il est mis face à la fin programmée de la planète, qui sera provoquée par une entité inconnue. Ce destin est cosmique, inévitable, et dépasse ses pouvoirs.
Ainsi, l’efficacité héroïque est remise en question. À quoi bon sauver une ville d’un tremblement de terre si le monde entier doit périr bientôt ? Ce désespoir traverse le récit. Superman, d’habitude inébranlable, doute, hésite, s’interroge. Cette impuissance nouvelle marque une rupture avec la tradition super-héroïque classique, fondée sur la victoire.
De plus, le contexte historique (guerre froide, conflit du Vietnam, ségrégation) ancre le récit dans une réalité dure, où les super-pouvoirs ne peuvent pas résoudre les problèmes humains fondamentaux. L’action de Superman semble donc limitée, voire dérisoire.

Superman Space Age, Mark Russel et Michael Allred © Urban Comics, 2025
Agir malgré la situation
Pourtant, loin de se résigner, Superman fait un choix fondamental : agir quand même. Il décide de continuer à aider les autres, à protéger les innocents, à défendre la vérité et la justice, même si cela ne changera pas l’issue finale.
Ce choix fait de lui une figure morale exemplaire. Superman incarne la fidélité à ses principes dans un monde condamné. Il ne cherche pas à être un dieu sauveur, mais un homme bon. Cela donne à ses actions une valeur éthique et non plus stratégique : faire le bien devient une fin en soi, et non un moyen d’empêcher la catastrophe.
Cette attitude transforme donc Superman en symbole d’espérance, même au sein d’une tragédie. Il incarne l’idée que le courage n’est pas l’absence de peur, mais la décision d’agir malgré elle.

Superman Space Age, Mark Russel et Michael Allred © Urban Comics, 2025
Un héros humain
Space Age ne montre pas seulement Superman comme un surhomme moral. Il est aussi un père, un mari, un ami, un fils profondément humain. Sa relation avec Lois Lane représente le cœur du récit : une réponse intime, affective, à l’effondrement collectif.
Face à la mort, c’est la capacité d’aimer, de créer du lien et de transmettre, qui donne sens à l’existence. Superman ne sauve peut-être pas la planète, mais il sauve l’idée-même d’humanité, en incarnant la tendresse, la patience et la fidélité.
De même, ses interactions avec Batman, Wonder Woman ou les civils soulignent l’importance de la solidarité et de l’exemple. Son combat n’est pas seulement utile : il est inspirant. Même s’il échoue, d’autres suivront son exemple. L’action héroïque devient graine d’avenir, même dans la ruine. À ce titre, la relation qu’il entretient avec Batman est très intéressante car tout les oppose dans leur manière d’appréhender et de répondre à un problème. Là où certains personnages voient une fin, Superman décèle un chemin d’espoir.

Superman Space Age, Mark Russel et Michael Allred © Urban Comics, 2025
Le lien entre Superman et l’histoire américaine
Clark Kent est élevé dans la petite ville de Smallville, par ses parents adoptifs, Jonathan et Martha Kent. Comme toujours, c’est au contact de leur sagesse et de leur bonté qu’il construit ses premières valeurs : l’altruisme, le respect et la justice. Très tôt, il prend conscience de ses pouvoirs surhumains, et découvre qu’il est un extraterrestre, originaire de la planète Krypton.
Dans les années 1960, Clark devient journaliste au Daily Planet à Metropolis. Il y rencontre Lois Lane, une journaliste brillante et engagée, avec laquelle il développe une relation amoureuse forte. Il entame également sa carrière en tant que Superman, en secret. Bien que l’origin story de Superman soit connue et ait été traitée un nombre incalculable de fois, l’aborder par le prisme de l’évolution des États-Unis est un biais particulièrement intéressant.
Parallèlement à Superman, d’autres héros entrent en scène : Batman, sombre et cynique, et Wonder Woman, plus idéaliste. Ensemble, ils forment une Justice League avec des visions du monde qui divergent. Superman croit encore en l’humanité tandis que Batman, plus pragmatique, doute.
Ensuite, Lex Luthor joue un rôle central dans l’histoire. Patron d’un empire technologique et industriel, il symbolise le capitalisme cynique. Il voit Superman non comme un sauveur, mais comme un atout stratégique, voire un outil à exploiter. Luthor incarne la volonté de contrôle, la manipulation de l’opinion publique et l’instrumentalisation de la peur. À travers lui, le récit critique les dérives économiques et médiatiques. En tant que lecteur, je dois bien avouer qu’il y a un certain plaisir à suivre un Luthor plus machiavélique que jamais, oscillant entre rappel à la réalité vis-à-vis de ce qui se passe dans notre monde et une caricature digne des plus grands épisodes de la série Archer. D’ailleurs, les dessins d’Allred fonctionnent très bien pour ce côté caricatural.
Les années passent et les tensions s’accentuent : guerre du Vietnam, chute des idéaux, crise écologique… Le récit suit Clark à travers les décennies, jusqu’en 1985, où l’apocalypse semble imminente. Malgré toutes ses tentatives, Superman ne peut empêcher les conflits humains d’atteindre un point de non-retour. Justement, si vous faites une petite recherche avec Google, vous comprendrez que le choix de l’année 1985 n’est pas du tout anodin pour DC.

Superman Space Age, Mark Russel et Michael Allred © Urban Comics, 2025

Si vous ne l’avez pas compris au travers de cette analyse de l’œuvre, Superman Space Age constitue un bijou narratif dans le monde du comics. Jouer avec la continuité de DC Comics et jongler entre la représentation iconique de Superman avec l’histoire des États-Unis entre les années 40 et 80 relève d’un exploit. Indubitablement, cette œuvre ne peut pas être mise entre les mains d’un jeune public. Non pas à cause d’un excès de violence, bien au contraire, mais en raison du défi de compréhension des messages délivrés par les auteurs. Une grande œuvre.
TITRE ORIGINAL : Superman Space Age
GENRE : Super-héros / Univers parallèle
PAYS : États-Unis
ÉDITEUR ORIGINAL : DC Comics
AUTEUR : Mark Russel
ILLUSTRATEUR : Mike Allred
COLORISTE : Laura Allred
ÉDITEUR FRANÇAIS : Urban Comics
PRIX : 25 €
[Superman Space Age, Mark Russel et Michael Allred © Urban Comics, 2025]









